Extrait du livre
DON D'ORGANE, "Si tu es en vie c'est grâce à moi"
« Vous ne serez jamais greffé »
Mais il y avait aussi les mots. Ceux qui pèsent plus lourd qu’une perfusion quand on est suspendu à l’espoir. Ma néphrologue référente passait chaque semaine devant mon box. Toujours le même visage fermé, le même ton clinique, le même accent venu de l’Est. Et, presque rituellement, la même phrase :
— Monsieur VASSILIEFF, vu l’état de vos artères, vous ne serez jamais greffé.
Chaque fois, ces mots s’enfonçaient en moi comme un couteau. Je les ressentais comme une condamnation, nette et sans appel. Elle m’expliquait que bientôt je ne « pisserais plus », puisque la dialyse évacuait l’eau de mon corps. Par chance — et par une forme de volonté acharnée — j’ai réussi à préserver une diurèse parfaite pendant ces trois années. Entre deux séances, je ne prenais que deux à cinq cents grammes de poids. Mais ma néphrologue refusait d’y croire. Alors elle demandait aux infirmières de me retirer encore plus d’eau. Je ressortais vidé. Ma tension chutait à 9, parfois à 8. Ma voix, mon outil de travail, se brisait. Je devenais aphone pendant des heures. Chaque fois, j’avais peur de ne pas pouvoir assurer mon émission de treize heures en direct. Dès que la séance était terminée, si ma tension tenait le coup, je montais dans ma voiture et roulais vers le studio de Radio DKL. Je voyais certains patients repartir en ambulance, couchés, épuisés. Je me disais que j’avais de la chance d’être encore debout — ou du moins de tenir debout. Dire non, malgré la blouse blanche Chaque mois, ma néphrologue revenait à la charge : elle insistait pour qu’on me pose une fistule. Je refusais, traumatisé par l’état des bras des patients qui étaient en dialyse. Mes cathéters avaient un bon débit, les dialysés et greffés comprendront ce détail. Dans le vestiaire, je voyais les bras déformés de certaines personnes, marqués par les ponctions, les ratés, les reprises chirurgicales. Je savais que mon objectif n’était pas de m’installer dans la dialyse, mais de me préparer à la greffe. Je voulais préserver, autant que possible, les accès vasculaires pour l’avenir. Un jour, j’ai pris sur moi. J’ai utilisé une autre arme : la loi Kouchner, du 4 mars 2002, qui affirme les droits des patients et rééquilibre les relations avec les médecins. Je lui ai rappelé que mon corps m’appartenait. Ce n’est pas parce qu’un médecin porte une blouse blanche, debout au pied d’un lit, et que le patient est allongé, branché à une machine, que tout pouvoir lui est acquis sur la vie de l’autre. Pendant trois ans, j’ai vécu avec cette phrase en boucle :
« Vous ne serez jamais greffé. »
Je la portais comme une sentence intérieure, comme un mur entre moi et l’espoir. Pour elle, l’état de mes artères condamnait toute tentative. Les dialyses, me disait-elle, finiraient de les abîmer. C’était un traumatisme psychologique, profond, durable. Je me sentais à la fois soigné et condamné par celle-là même qui devait m’accompagner vers l’avenir. Et pourtant, malgré ce discours, je continuais à croire qu’une autre voie existait. Je résistais. Le jour où ses mots tombent, Quelques semaines après ma greffe réussie, je suis repassé dans le service pour remercier l’équipe. Je tenais à revoir ces soignants qui, malgré tout, avaient pris soin de moi pendant ces années difficiles. La salle était la même. Les machines ronronnaient comme avant. Les lits alignés, les tuyaux, le bruit familier des bips. Dans le couloir, je l’ai vue. Ma néphrologue. Je me suis approché calmement et lui ai simplement dit :
— Bonjour docteur, la greffe fonctionne parfaitement.
Elle n’a pas répondu. Elle n’a même pas osé me regarder dans les yeux. Je n’ai rien ajouté. Je suis sorti du service avec un sourire discret. Ce jour-là, je n’ai pas triomphé d’elle. J’ai triomphé de ses mots.


